lundi 16 juin 2008

5. De l'enseignement des arts plastiques à l'EAC, les menaces sur l'enseignement obligatoire des arts plastiques

Danièle Salamand
Présidente de l'Association des professeurs d'Arts Plastiques

« Une grande confusion règne en ce qui concerne la formation artistique des élèves. La vicissitude du vocabulaire : enseignement, éducation, action culturelle, dans un va-et-vient qui fait qu’on ne sait plus ce qui est dans le programme sur le long terme. » Qui parlent ainsi ? Les Inspecteurs généraux des disciplines AP et d’éducation musicale, dans le rapport 2006 du HCEAC, Haut Conseil à l’éducation artistique et culturelle, (p282).
La confusion est telle que ... la fusion est à l'ordre du jour !
Voici les demandes du président de la République dans les lettres de mission adressées en août 2007 aux ministres de l’EN et de la Culture : « …réduire le volume horaire imposé aux enfants tout en valorisant les activités collectives et d'ouverture … » et aussi : « Nous souhaitons qu'avec le ministre de l'Education nationale, vous fassiez de l'éducation culturelle et artistique à l'école une priorité de votre action en faisant tomber, pour cela, la barrière qui s'est progressivement dressée entre le monde éducatif et le monde de la culture du fait de la séparation des deux ministères ».
Une mission sur l’éducation artistique a aussitôt été lancée par Xavier Darcos et Christine Albanel, afin d’ « assurer sa généralisation dans et en dehors de l'école ». Sur la base du rapport Gross, rendu public en décembre, la circulaire du BO N°19 du 8 mai 2008 organise cette généralisation de l’EAC c-à-d le renforcement du partenariat EN/Culture avec les collectivités territoriales.

Qu'est-ce que l'EAC ?
Il s’agit d’étendre aujourd’hui ce qui avait été défini précisément en 2005 dans une circulaire par les deux ministres
[1] de l’époque : « l’impérieuse nécessité pour nos institutions de préparer les élèves aux œuvres produites par les industries culturelles à travers une éducation aux arts et à la culture. » et aussi l’EAC « concourt au renouvellement des publics des institutions culturelles ».
Et le rapport Gross de renchérir : « un enjeu propre pour la culture, celui de former et d’assurer ses publics de demain. »

La lettre de mission en 2005 à Didier Lockwood, lors de la mise en place du Haut Conseil à l’EAC est instructive à plus d’un titre : elle rappelle les étapes progressives du partenariat engagé dès le premier protocole d’accord EN/Culture de 1983, qui a permis d’introduire des activités (théâtre, cinéma…) puis celui de 93 qui a organisé le dispositif d’histoire des arts en lycée. A chaque fois à « moyens constants » c-à-d qu’aucun moyen supplémentaire n’étant attribué pour le prétendu « développement des arts à l’Ecole », ces activités se sont installées obligatoirement au détriment des disciplines d’enseignement, AP et éducation musicale, les seules à posséder un CAPES et une agrégation.

Quelle place est laissée aujourd’hui dans ce cadre d’EAC pour l’enseignement de notre discipline ?

En 2005, le partenarial EN/culture a été inscrit dans le code de l’Education par la loi Fillon. Son article 22 indique « les mots « enseignements artistiques » sont remplacés par les mots « de l’éducation artistique et culturelle » et c’est donc ce dispositif inscrit dans le code de l’éducation, dans lequel notre discipline se trouve englobée, qui est obligatoire aujourd’hui.
Ce dispositif permet un GIP -groupement d’intérêt public- c-à-d de regrouper le secteur public et le secteur privé. Il englobe le scolaire, le péri et l’extrascolaire pour la même mission où enseignants et intervenants divers sont à égalité de compétences.
Quelles garanties désormais pour chaque élève, quelle que soit son origine géographique, sociale et culturelle, de bénéficier de l’enseignement des AP, dès lors que cet enseignement, ainsi « englobé » sous la double tutelle EN et Culture, est réduit à n’être plus qu’une composante de l’EAC parmi d’autres « activités » dispensées à l’intérieur de l’institution scolaire et également à l’extérieur : structures des autres ministères, et des collectivités locales dans le cadre de la politique de la Ville
[2] ?
Les conséquences à ce jour sont les suivantes :
- cet enseignement aujourd’hui n’apparaît pas dans le « socle commun », base sur laquelle s’établit le projet d’établissement.
- un volet culturel, rendu obligatoire dans tous les établissements scolaires, s’organise sur les heures d’enseignement, et donc à la place de ces heures.
- deux heures d’enseignement sont supprimées d’abord en primaire, puis en collège et lycée en 2009, pour dégager des moyens pour l’accompagnement éducatif, dont des activités artistiques, pour lequel 35 millions d’euros ont été attribués aux associations à cette rentrée 2007.
- au brevet les AP et l’éducation musicale ne sont plus pris en compte obligatoirement, par contre les pratiques artistiques « dans et hors scolaire » pourront être prises en compte en 2009. C’est-à-dire que les parents qui pourront payer la prestation artistique locale de qualité feront gagner des points à leur enfant pour l’examen.
L’école se doit-elle d’évaluer des privilèges acquis auprès d’officines privées ? Et ceci dans le même temps qu’elle renonce à assurer un enseignement obligatoire dispensé par des professeurs formés ?
A combien de postes de professeurs, par exemple, correspondent les 1 469 millions d’euros attribués par l’Etat, pour 2005-2009, au dispositif d’équipes pluridisciplinaires de « réussite éducative » du plan de cohésion sociale de Borloo qui, dans le cadre des services à la personne, permet des cours de pratique artistique à domicile ou dans un cadre associatif ?
Comment cela est-il possible ?
Le système de « conventions » est cité en annexe du BO du 8 mai : le transfert d’actions éducatives aux communes est en effet rendu possible par la signature de conventions locales entre partenaires prévue par la loi des libertés et responsabilités locales de 2004.
Voici l’exemple de la Fondation Culture et Diversité qui a signé une convention nationale le 13 février dernier avec l'EN et la culture. S’appuyant sur les lois d’égalité des chances et de cohésion sociale de 2005 cette convention généralise ce que 19 établissements d'Ile de France ont déjà connu l'an dernier : les étudiants de 4è année de l'Ecole du Louvre offriront leurs services gratuitement aux élèves pour l'histoire des arts ; les élèves pourront "faire du Garouste" avec l'association La Source (association de l'artiste en question ) ; les lycéens motivés et doués, désignés par leurs professeurs, seront sponsorisés par la Fondation et dirigés vers des écoles municipales (payantes évidemment) pour préparer l'entrée dans les écoles d'Art.

En nous incitant à collaborer avec les associations, vers quoi nous dirige-t-on ?
Reviendrait-il au public scolaire de renflouer les caisses des communes qui ne peuvent plus entretenir le patrimoine local ?
Reviendrait-il au public scolaire de revivifier le secteur culturel par ailleurs asphyxié par manque de crédits ?
Les tenants du secteur industriel du cinéma ne s’en cachent pas. Je vous laisse apprécier la haute teneur pédagogique de l’opération « Ecole » ou « collège au cinéma » cité dans le BO.
Extrait du rapport de la mission parlementaire de juillet 2005 lors des auditions du délégué général de l'Union française du film pour l'enfance et la jeunesse (UFFEJ), et de la secrétaire générale de « Savoir au présent » :
« l’opération a permis de maintenir la fréquentation dans les cinémas ruraux », le problème principal n'était pas l'éducation artistique mais « l'économie du cinéma. Pour maintenir à un niveau suffisant le nombre de spectateurs, il fallait absolument conserver ce maillage de salles qui commençait à s'étioler dangereusement, et qu’enfin au collège, on était surtout sensible, en effet, à la nécessité de remplir les salles. »S’il s’agit de prendre les enfants par la main pour les conduire dans les salles de cinéma, plus besoin de profs ni de cadre scolaire. Partenaires aux compétences à minima suffisent à faire l’affaire.
Qu’en est-il de ces médiateurs culturels, les emplois-aidés, cités dans le BO ? Savez-vous qu’ils touchent environ 650 euros par mois c-à-d en dessous du seuil de pauvreté ?

Pourquoi continuer de former et recruter des professeurs d’AP si un intervenant extérieur, artiste ou « emploi aidé » du service éducatif des musées, ou étudiant bénévole dans le cadre de stages, c-à-d gratuit, peut assurer la même mission au moindre coût?
Une seule ligne budgétaire, regroupant activités/enseignements de l’EN et de la Culture, est annoncée : les « programmes » et « indicateurs » cadrés par la LOLF, loi organique des finances effective depuis 2006, permettront d’évaluer la prestation la plus rentable.
Que va-t-il se passer au gré des votes des CA avec l'autonomie des établissements, au fil des postes supprimés, au fur et à mesure des départs en retraite –un sur deux non remplacé- ? La prestation locale votée par le projet d’établissement prendra le pas et vaudra pour l’enseignement des disciplines artistiques …et les professeurs engagés dans le partenariat ne seront plus que de gentils animateurs socioculturels liés aux choix locaux…qui scieront eux-mêmes la branche de leur statut sur lequel ils sont encore assis !
Avec la généralisation de l’EAC et l’histoire des arts comme point d’ancrage de cette action culturelle au cœur des disciplines (histoire, français, langues…), nous franchissons une étape dans la régionalisation/privatisation de l’enseignement qui aboutit à la réduction, la dénaturation voire la liquidation des disciplines d’enseignement et en particulier l’enseignement des Arts plastiques.

"L'éducation artistique et culturelle" est contraire à l'existence d'enseignements artistiques, ces derniers émancipent par le savoir, l'autre vise à la conformité du public à l'industrie culturelle locale.
L’instruction publique suppose un lieu préservé, à part de la société civile : elle n’est pas un « service » car elle ne concerne ni des consommateurs, ni des usagers ou partenaires. Oui aux loisirs, au tourisme culturel, mais à ne pas confondre avec l'institution de la République qu'est l'Ecole où la logique de rentabilité économique doit rester à l’extérieur. Commençons par rétablir, maintenir les principes d’obligation, de gratuité, de laïcité de notre institution scolaire républicaine qui est la plus démocratique de tous les pays d’Europe car l’obligation scolaire concerne d’abord les plus pauvres, les plus démunis, ceux qui n’ont que l’école pour devenir tout ce qu’ils peuvent être.

C’est pourquoi nous demandons :
-le maintien et retour des prérogatives de l’EN : retrait de la tutelle de la Culture, retrait des disciplines artistiques du dispositif partenarial EN/CULTURE d'EAC ", rétablir dans le code de l’éducation la place de l’enseignement des AP et de l’éducation musicale.
-respect grille horaire nationale incluant la discipline AP comme enseignement obligatoire pour tous les collégiens
- prise en compte obligatoire des résultats distincts en AP et éducation musicale au brevet
- retrait des circulaires sur l’ « accompagnement éducatif » et celle du 1er février 2007 qui rend obligatoire, dans tous les projets d’école et d’établissement l’inscription d’un volet d’éducation artistique et culturelle.

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