Richard Conte
Professeur des universités à Paris 1,
directeur du CERAP (Centre d’études et de recherche en arts plastiques)
Pour affirmer son double statut d’artiste et d’universitaire, Richard Conte, d’abord debout dans la salle, a commencé par conjuguer à voix haute le verbe créer à tous les modes et à tous les temps. Il s’est ensuite rendu à la tribune pour lire la communication suivante :
« Une pratique est un petit instrument de métal, généralement en fer blanc, que le marionnettiste met dans sa bouche pour donner à sa voix plus d’ampleur et un timbre criard ; l’usage de la pratique caractérise certains personnages traditionnels du jeu de marionnettes, comme Polichinelle. » (E. Souriau, Dictionnaire d’Esthétique)
Pour parler aujourd’hui de la pratique artistique à l’université, il fallait que je fasse un geste qui manifeste un engagement. Que ce fût par la voix, le corps, les mots, les formes et toutes les ressources de la plasticité directe, enregistrée ou virtuelle, peu importe, il fallait que le performatif, même le plus modeste, soit au rendez-vous de ces états généraux des arts plastiques.
J’ai donc choisi de conjuguer à haute voix le verbe créer. Créer, c’est instaurer une existence, c’est donc ajouter quelque chose au monde. En régime de singularité, c’est révéler quelque chose de soi, comme un engagement vital. Guattari disait que l’artiste quelqu’un « qui joue sa vie sur un procès de singularité ».
Pourtant, ce que je viens de faire ici, serait incongru ailleurs dans l’université. Et ça s’appelle de la pratique.
Alors, quand elle est plastique, cette pratique devient encombrante à plus d’un titre.
D’abord ça fait un peu honte de donner comme ça en pâture, de l’émotion, de l’affect, de « la pensée sous la forme du sensible », et déboutonner ce corps réel, ce sac à viscères insupportable et que l’artiste néanmoins apporte. Dans une pratique artistique, il y a donc quelque chose de ce corps qui expire, comme un corps créateur irréductible au discours universitaire. Mais qu’ils sont incommodants tous ces transfuges du corps qu’on appelle les œuvres ! Quand on les fabrique, on salit, on dérange l’ordre de la Cité.
En 2005, Les Directions de la Recherche au ministère ont fortement encouragé les laboratoires à fusionner. Il nous a été demandé, en tant que centre de recherche en arts plastiques de ne faire plus qu’un, avec notre voisin, le laboratoire d’esthétique. La dotation serait augmentée de 20%, en guise de récompense. Nous avons refusé de céder à ces sirènes économico-administratives. Pourquoi ? Non par corporatisme ou protection frileuse de territoires, mais par la conscience d’une différence essentielle à préserver : l’engagement des chercheurs du CERAP dans une pratique personnelle, comme fédératrice de cette recherche toute spéciale qui nous occupe. Nous travaillons volontiers
avec nos amis esthéticiens et partageons avec eux certains projets de belle envergure mais là n’était pas la question. Nous savions qu’il en va d’une sorte de coupure épistémologique entre ceux qui analysent et conceptualisent sur les arts plastiques et ceux qui se livrent aux mêmes approches, mais par les arts plastiques, c’est-à-dire en instaurant des œuvres.
Depuis, le même ministère a reconnu que certaines fusions avaient été plus « gestionnaires » que scientifiques. Nous avons donc été bien inspirés de ne rien céder.
Au niveau des études doctorales en arts plastiques, nous nous battons ici pour que l’engagement réel dans une pratique personnelle, reste une condition sans exception de la thèse. Chacun sait combien c’est difficile, et nombreux sont ceux qui s’y cassent les dents. La plupart d’entre-nous finissent par choisir : parfois c’est la pratique qui l’emporte ; mais le plus souvent la tendance universitaire à la théorisation a le dernier mot. Quelques-uns pourtant essaient vaille que vaille, de tenir les deux poignets du guidon pour un équilibre instable entre recherche et création. Ni vraiment artiste, ni tout à fait chercheur, les bénéfices symboliques, comme aurait dit Bourdieu, ne sont pas au rendez-vous ! Il suffit pour s’en convaincre, de consulter les critères en vigueur aujourd’hui pour l’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement (AERES)…
C’est que l’Université française n’a pas pour vocation initiale de former des écrivains ou des artistes ; et à ce titre, elle résiste à leur intrusion dès qu’il y a exhibition de subjectivité. Derrière les rapports entre recherche et création, sourd un problème beaucoup plus général, dont les arts plastiques, du fait même d’agir sur le visible, ne sont que la partie émergée. Mais par exemple en littérature, où écrit-on des poèmes? Où apprend-t-on à faire un roman? La tradition universitaire, sauf exceptions, (fruits de concessions historiques ou locales), tend à réduire au maximum non pas l’étude des œuvres bien sûr, mais la création matérielle d’œuvres d’art en son sein. Il y a certes une part indiscutable de “créativité” dans les travaux de beaucoup d’universitaires et de chercheurs, mais elle demeure in fine au service d’un mouvement général vers le vrai, et vise à la constitution de savoirs cumulatifs.
Toute notre force de plasticiens-enseignants-chercheurs (et d'une certaine façon notre faiblesse), se situe dans cet incessant et intime commerce du faire créateur et du penser. Ce que le programme des cours de Paris 1 sous-entendait naguère par pratique critique, c'était bien cette conjugaison particulière de notre différence. Mais ce qui reste à mon avis crucial en arts plastiques, c'est l'occurrence d'une relation concrète et directe avec les matériaux et les outils. Cet engagement pratique dont je parle est-il seulement possible au sein de l'Université autrement qu'à titre d'expérimentation proche du bricolage, de justification ou d'alibi? Il est vrai que rares sont les centres de formation disposant de locaux et de matériels dont les étudiants peuvent faire un usage prolongé. Or, notre enseignement devrait être le lieu de prédilection d'un épanouissement plastique, faisant surgir une parole poïétique à travers l'entrelacs du faire. C'est au statut de la pratique plastique à l'université et ailleurs qu'il faut donc réfléchir.
Prenons donc l’exemple du lieu dans lequel nous nous trouvons. (Centre saint-Charles, Université Paris 1) Quelle est sa situation ?
Si un étudiant veut travailler sur place :
- Certaines pratiques sont encore réalisables pour un nombre limité de personnes, celles par exemple qui, grâce à la ténacité de quelques-uns, bénéficient de salles spécialisées : salles de sculpture, de gravure, de sérigraphie, labo photo.
- En réservant et en empruntant du matériel audio-visuel, il reste possible de faire de la prise de vue, de la prise de son et du montage.
- Quoique posant actuellement des problèmes de personnel, les salles d’informatique permettent aussi de développer des pratiques dites « immatérielles ».
Mais ce qui disparaît doucement, ce sont les pratiques qualifiées de généralistes, celles qui concernent le plus d’étudiants. Ceux-ci attendent beaucoup, notamment en License, d’une formation qui, malgré les efforts de beaucoup d’enseignants, ne peut tenir ses promesses. L’instauration du LMD avec un découpage semestriel, est un obstacle majeur à la maturation du travail des étudiants. Le turn-over de l’usage des ateliers interdit de surcroît toute pratique d’envergure sur site. La stricte délimitation des espaces de création, pour des raisons d’entretien et de sécurité limite aussi gravement les possibilités inventives dont jouissaient les étudiants dans l’ancien Saint-Charles. Du coup, les enseignants ont réclamé et obtenu des salles dites de présentation – et l’on voit bien le glissement qui s’est opéré par ce biais – même si ces salles nous sont très utiles.
Je fais donc le constat pessimiste qu’ici même et ailleurs, si rien n’est fait, la pratique des arts plastiques qui s’étiole déjà, risque de disparaître de nos lieux d’enseignement. Peut-être pas partout ni dans les mêmes proportions, mais quand même déjà, les choses ne se font plus sous nos yeux car la tendance chez les étudiants est très forte à travailler chez soi, même dans une simple chambre. Et ce qui est maintenant fréquent, c’est l’inutilité d’apporter à l’université le travail réel. Des reproductions, un portable (avec ou sans vidéo-projecteur), finissent par s’imposer, si l’enseignant n’en manifeste pas l’exigence absolue.
Pourtant, au regard de ceux qui réforment, toute pratique n’est pas indésirable. Dès qu’elle est dite « professionnalisante » au sens d’un utilitarisme économique et social, elle est au contraire encouragée. Si nous continuons dans le même sens, dans quelques années, cette UFR sera probablement devenu un Institut des métiers de la culture et de la communication.
On se heurte donc à une double opposition aux réelles pratiques artistiques : 1/ la dévotion totale de l’université française au savoir cognifif et 2/ le développement de tout ce qui relève de l’application. Ce deuxième point concerne aussi les sciences où la recherche fondamentale est démantelée et livrée pieds et poings liés aux programmes industriels jugés prioritaires par un pouvoir politique porteur d’une vision d’efficacité à court terme.
Sauver les arts plastiques, c’est défendre leur altérité au sein des systèmes scolaire et universitaire. Il ne s’agit pas seulement de conjuguer le verbe créer. Il faut que la capacité humaine de s’initier à l’instauration des œuvres artistiques, reste une réalité à tous les niveaux du système éducatif. L’enseignement de l’art doit demeurer entre les mains de personnels formés à cet effet et non pas être abandonné à des bonnes volontés, dont les compétences sont invérifiables. Bien entendu, ce n’est pas nous, universitaires et artistes, qui serions contre l’histoire des arts ou contre l’analyse des œuvres, bien au contraire ! Mais il y a un concept que l’école connaît bien, c’est le concept d’emploi du temps. Nous ne devons plus rien céder sur le temps consacré à la pratique personnelle de l’art à l’école, au collège, au lycée et à l’université car la connaissance sensible et l’expérience de la création, sont des facteurs anthropologiques irremplaçables.
lundi 16 juin 2008
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